Une histoire en or pour un mono en rouge.

Un texte de Timothée, le moniteur de natation de Zoé.

Note : le texte qui suit est le résultat d’une longue attente, d’une réflexion intense, mais paradoxalement également d’une spontanéité née d’un autre texte et d’une période cruciale : septembre. En août dernier (mais j’ai quotidiennement tant d’onglets ouverts sous mon safari que je lis les articles toujours avec un peu de retard, soit, dans ce cas-ci, en septembre), Eloïse publiait un article sur le premier anniversaire de sa traversée du lac (août 2013). A la lecture de son texte, des idées germant dans ma tête depuis quelques semaines prenaient place (aparté : les germes… une grande histoire, car grâce à Zoé – malgré elle, pourtant – et grâce à Natalie, je mange durant les périodes chargées des pousses de blé, qui augmentent le système immunitaire,merci Natalie, merci Zoé de m’avoir montré comment on buvait du jusde blé –mmmmhhh tu buvais ça comme une grande, je me rappelle, toi qui faisait la folle quand je suis venu la maison… Lana avait préparé un excellent cake au citron pour ma venue ; j’en étais très touché).

Je m’éloigne, excusez-moi. Ainsi, en août 2014, le texte d’Eloïse fut publié sur Zoé4life, me donnant l’élan afin de mettre mes pensées en ordre, les rassembler sur du papier. Période cruciale je disais également (car j’ai lu cet article en septembre), car ce mois-ci c’est le mois en or pour les enfants qui ont / ont eu le cancer et leur famille.
Eloïse, aurais-je un jour pensé que tu allais allier ta traversée du lac à un geste de soutien moral, social et caritatif rempli d’amour pour Zoé et sa famille, pour l’association Zoé4life ? Aurais-je un jour pensé que la petite fille timide que j’ai eu aux cours de natation pour la première fois en été 2010 avait une sœur gravement malade? Aurais-je un jour pensé que la maman que je côtoyais quelques minutes avant le cours et quelques minutes après le cours souffrait d’une profonde injustice?
J’ai toujours pensé (et je pense toujours) : lors de mes cours de natation, avant la performance natatoire (disons-nous, mais c’est faux !), le plaisir devait primer. Les enfants devaient sourire et rire. Si c’était le cas, j’avais gagné. Oui. Gagné. Un pari avec moi-même. Un pari sur mes compétences. Un pari sur la Vie. Zoé le vivait pleinement, le plaisir.
Justement, je me souviens aussi de cette petite fille tout maigrichonne sur sa poussette en train de sourire timidement au grand moniteur (lui aussi tout mince) habillé de rouge de haut en bas (même la montre est rouge !). Je me souviendrais toujours de Lana,
enchantée après le cours, mais sans cesse un peu réticente avant le cours. Pourquoi ?Je me le suis souvent demandé. Car un enfant qui ne veut pas nager, ce n’est pas forcément une partie de plaisir. Je vous l’ai dit, je donne des cours de natation depuis 6 ans pour le plaisir et pour le plaisir des enfants (des parents, ce qui en découle généralement, bien que souvent les parents sont bien plus enchantés que les enfants, grelotant de froid après le cours !). Est-ce que Lana ne voulait pas rentrer dans l’eau (froide, justement) ? Ou ne voulait-elle pas quitter sa maman ? Elle n’était pourtant pas fille unique et avait probablement appris à laisser de la place à sa sœur (avec du recul, justement, elle avait laissé beaucoup de place !). Maintenant, je me demande si elle ne voulait tout simplement pas quitter sa sœur. En effet, au retour de la piscine, c’est vers sa sœur qu’elle courrait (bon, non, honnêtement, d’abord vers son linge – et oui, on a jamais vraiment eu beaucoup de chance à Morges avec Lana). Vers sa sœur donc. Pourquoi cela ne m’a-t-il pas mis la puce à l’oreille ? Deux sœurs inséparables, la cadette protégée constamment par un foulard immense sur sa tête, surexcitée dans sa poussette, y restant tranquillement pourtant. L’eau turquoise du bassin est attirante, il faut l’avouer (sa température reste un autre sujet). Elle est belle à regarder, d’un bleu pur. Zoé aimait le bleu me semble-il.

C’est en 2012, le 13 juillet exactement (oui, je garde tout, surtout les lettres, les cartes, je ne fais pas depuis 5 ans des études d’Histoire pour rien, j’aime le papier!), c’est en 2012 que je reçois de la maman de Lana (que je ne tutoyais pas encore !) une carte de remerciement. Non. Je pensais de remerciement. Mais ce n’était pas uniquement ceci. Natalie m’expliquait pourquoi Lana n’avait pas la forme ni l’envie d’aller dans l’eau ; la cause : la rechute du cancer de sa sœur. J’ai pourtant selon Natalie réussit à motiver Lana, qui « dès le 2ème cours se réjouissait déjà du suivant » (je cite). Cela me rendait heureux. Heureux à un tel point, vous n’imaginez même pas. Rendre quelqu’un confiant, content et souriant, c’est la plus belle chose au monde. C’est pourtant assez simple. Il ne suffit pas de grand chose. Il suffit d’être ouvert, de parler, de sourire un peu, de partager, d’écouter. Natalie m’a fait le plus grand cadeau de l’été. Cela dépassait n’importe quel pourboire. C’était bien plus. Ce n’était pas matériel. C’était si précieux ; faire sourire et faire envie à quelqu’un. Mon pari initial semblait tout d’un coup si fort, si puissant. Il avait sens. Bien au-delà de mes espérances. Bien au-delà de mon imagination. Natalie finit sa carte par un petit « poursuivre nos aventures http://www.zoeguignard.wordpress.ch ». Et là, j’ai passé mon vendredi soir (je m’en souviendrais toute ma vie !) à lire tous les articles du blog (nous étions en 2012, il s’en suivirent encore de nombreux !). Tous. Depuis le début. La lecture était comme passionnante. Non pas que le sujet soit heureux (loin de là !), mais le style de rédaction était honnête, construit, mais pourtant laissant place à certaines spontanéités remarquables. Puis les photos. J’étais sous le choc. Après la surprise et la joie, la tristesse et la honte. Honte d’avoir pendant deux ans dit bonjour à cette dame et sa famille sans savoir ce qu’ils vivaient. J’avais également eu les cousins pendant quelques années! Honte de n’avoir pas compris par moi-même ce qui se passait. Pourtant, ce n’était pas possible de comprendre. Comment pouvait-on ? Je fais beaucoup plus attention depuis quelques années. Beaucoup plus attention à des petites choses de la vie, un exemple : une personne qui arrive en retard ou annule un cours de natation. Faut savoir que pour nous les moniteurs, c’est pas la joie, car notre agenda est bien souvent plein et tout le programme est chamboulé. Il m’arrivait alors d’être peu indulgent. Pourtant, qu’est-ce 5min de retard ? Qu’est-ce un cours annulé et devoir le déplacer et faire de la place entre deux cours pour le caser ? Ce n’est pas grand chose. Surtout si nous rendons la personne en face de nous comblée.

De plus, ce n’est pas grand chose, face à ce que cette petite fille est en train de vivre, je me disais. A présent, je garde de la distance. Un cancer chez un enfant c’est une des choses les plus horribles qui puisse arriver. Pourtant, nous ne pouvons pas tout le temps comparer nos problèmes personnels avec ce genre de maladie. Souvent, cela paraitra minime. Pourtant, ça ne l’est pas. C’est pourquoi on ne doit pas comparer. On ne connaît pas la douleur que la personne ressent face à tel ou tel événement. On ne connaît souvent pas le contexte. On ne doit donc pas comparer, mais être quotidiennement plus indulgent face à ce qui arrive. Etre moins strict, plus souple, plus ouvert à une « potentielle hypothétique probable future éventualité que… ». Cela nous permet de garder de la distance. De ne pas avoir honte, car c’est normal de ne pas tout savoir.
Ainsi, en cette fin d’été 2012, après ce vendredi soir pour le moins émotionnel, mon samedi ne fut pas aussi sombre que je me l’aurais imaginé, je n’avais plus vraiment honte, car je ne pouvais pas savoir. Mon samedi était justement riche en partages (avec ma famille et mes amis, les semaines suivantes), en discussions et en échanges. Finalement, dans toute tragédie, nous pouvons arriver (arriver oui, donc il faut faire un effort !) à trouver une lueur, une pointe de soleil, même dans la pénombre la plus
obscure

Aurais-je un jour pensé que donner des cours de natation comme hobby et petit job d’été m’aurait autant apporté, depuis 2012 notamment et jusqu’à maintenant ? Des contacts sociaux, une remise en question personnelle sur la Vie ? Que les cours m’auraient poussé à organiser un événement aquatique pour l’ARFEC ? Aurais-je donc un jour pensé que le cours de natation donné à Lana pouvait avoir des répercussions bien plus importantes que simplement son style de nage ? Aurais-je un jour pensé que de „simples“ cours pouvait réellement aider ailleurs que dans le domaine prédestiné? Natalie en avait l’air sûr dans sa lettre. Lana avait repris confiance en elle grâce aux cours de natation. J’en suis encore flatté. Sincèrement. C’est pour dire le peu que nous pouvons donner pour rendre heureux.

Fin d’été 2012, avant de m’envoler pour le pays de la bière et des bretzels pendant une année, c’est à Eloïse que je parlai de Zoé et son histoire, au travers Lana et la natation. Eloïse a su avec brio rallier son expérience sportive à prime abord, avec une expérience sociale intense (qui l’aurait été de toute façon !), celle d’une collaboration, d’un soutien d’une association. Un projet personnel à première vue, qui, finalement, s’est retrouvé être un projet pour l’Autre. C’est remarquable. C’est comme les cours de natation (domaine par lequel nous nous sommes connus, le hasard n’existe pas !) : nous sommes là pour les enfants, les adultes, pour l’Autre. Pour partager notre savoir, notre passion, être à l’écoute, faire sourire. J’ai eu de la chance de donner des cours à Théo, le cousin de Lana et Zoé, en 2008, lors de ma première année en tant que moniteur. Puis de donner des cours à Lana et Lou, sa cousine et finalement, j’ai eu la chance de donner quelques cours à Zoé. Comment dire ? Expéditifs ? Car Zoé n’aimait pas être loin de sa maman et n’aimait pas l’eau froide, même si son moniteur allait avec elle dans l’eau. Exception faite toutefois, lorsque nous avons parlé Playmobil (je suis un grand fan !), là, nous avons discuté et rigolé comme des fous dans la piscine pendant plus de vingt minutes ! C’était durant l’été 2013. On grelotait. Mais la douche chaude était d’autant plus appréciée.
J’avais gagné mon pari.

Elle avait le sourire.

Toujours.

Zoégrelottante maissouriante aprèsle coursde piscine. Eté2013

Zoé grelottante mais souriante après le cours de piscine. Eté 2013

Timothée

Un commentaire sur “Une histoire en or pour un mono en rouge.

  1. Très joli texte,rempli d’amour,d’humour,de tendresse.un texte qui m’a donné la chaire de poule.
    Souvent il suffi de pas grand chose pour donner le sourire à quelqu’un 😃